Description
Description par l'artiste
Chapitre 5
La Surprise de la Petite Fille
Quand Mirek s’est rendu compte que ses vêtements devenaient trop petits pour lui et que le Masqué n’était plus là pour lui en fournir, il les a enlevés et a continué de vivre comme si de rien n’était. Bien évidemment, ce fut une grave erreur : un jour, alors qu’il espionnait un couple de nains en train de pique-niquer, ces derniers levèrent les yeux, croyant avoir aperçu quelque chose d’inhabituel dans le décor sylvestre. C’était la peau du garçon qui tapait à l’œil, étant donné que sa vive couleur beige parmi la masse de feuilles vertes et brunes créait un contraste très puissant. Heureusement, Mirek avait l’habitude de grimper haut dans les arbres, là où il y avait une importante concentration de feuilles. Il n’eut donc aucune difficulté a se dissimuler derrière l’épais feuillage.
Mais il a retenu sa leçon.
Il se mit à chercher une plante susceptible de lui couvrir la peau sans l’endommager. Il finit par trouver exactement ce qu’il convoitait. C’était une feuille géante qui poussait avec de grands fruits immangeables sur un arbre rare nommé racinier. Elle était légère, souple, solide, d’une couleur ni tout à fait verte, ni tout à fait brune, très douce au contact de la peau mais elle devenait très fragile et très lourde quand elle se mouillait. Il s’est servi de purée de banane pour coller les extrémités de la feuille dans son dos, enroulant celle-ci autour de son corps comme un bandage. La purée de banane était la seule chose qui adhérait les plantes et non la peau.
Ainsi, lorsque Mirek essaya d’enlever ses habits végétaux pour ne pas les endommager dans sa baignade, il se rendit compte que c’était impossible.
Il plongea dans l’eau et enleva son accoutrement avec ses solides bras comme si il s’agissait de boue. L’eau était tiède et peu profonde à certains endroits. Il se mit à pêcher à mains nues, se réhabituant à cette activité qu’il n’a pas pratiquée depuis deux ans. Au bout d’une heure, il attrapa un poisson aux écailles rouges qu’il dévora tout cru. Il sortit du lac avec l’intention de se refaire une tenue plus ou moins confortable, mais fut arrêté par l’apparition d’une fillette.
Elle avait environ sept ans et était plus grande qu’une naine. Elle avait des cheveux blonds qui lui arrivaient au milieu du dos, une légère robe blanche tachée de vert et un visage adorable. Elle ne semblait pas gênée par la nudité de l’adolescent.
─ Bonjour! dit-elle d’une voix innocente propre aux enfants, Je m’appelle Reyu. Et toi?
Le jeune homme tomba sous le charme du joli sourire de l’enfant.
─ Je suis Mirek. Je ne pense pas t’avoir vu au village. Tu t’es perdue?
Elle secoua énergétiquement la tête pour dire non.
─ Ma maman dit que si je fais attention, je ne pourrais pas me perdre. Elle m’a laissé me promener mais maintenant, elle doit s’inquiéter parce que je ne suis pas rentrée à l’heure.
En disant ça, elle échangea son sourire pour une mine rêveuse. Uruso parla tout doucement : « Propose à cette petite fille de l’accompagner jusqu’à sa maison. Comme ça, tu sauras où elle vit. » Et Mirek dit :
─ Tu sais, la forêt n’est pas sans dangers. Est-ce que je peux t’aider à rentrer chez toi?
Reyu sourit à nouveau et secoua positivement la tête. Décidément, l’idée lui plaisait. Elle sautillait déjà en direction du sud. Après dix minutes de marche rapide, elle changea de direction, vers l’est. Au bout d’un moment, Mirek comprit le plan de la fillette : elle faisait le tour de Réez et se dirigeait vers les Montagnes Mangeuses d’Âmes, là où les personnages tant attendus devraient faire leur apparition.
Ils marchèrent une bonne demi-heure avant d’entendre des bruits d’activité humaine au loin, à l’emplacement où la montagne naissait. Mirek entendit la Deuxième Voix dire : « Vas t-en! Vite! Ils ne doivent pas te voir! » Mais il n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche parce que la petite fille s’arrêta et dit avec douceur :
─ Je ne pense pas que tu devrais continuer avec moi. Ma mère n’aime pas les étrangers. Mes amis non plus. J’espère qu’on se reverra bientôt.
Et elle s’en alla.
Mirek était soulagé de ne pas avoir eu à se justifier. Il n’en avait pas l’habitude. Mais son soulagement fut de courte durée, parce qu’il se rappela de l’ampleur de l’événement. Il devait connaître l’ennemi pour le vaincre.
Il décida de se fabriquer une nouvelle tenue végétale. Malheureusement, la forêt n’abritait que cinq raciniers et celui qui se trouvait le plus près des Montagnes Mangeuses d’Âmes était à une heure de marche de celles-ci. De plus, il ne savait pas quand les étrangers pourraient passer à l’action, et encore moins quelle pourrait bien être cette action.
Le garçon se rendit au racinier au pas de course en quinze minutes, arracha quelques feuilles et se mit à les assembler pour former des vêtements convenables.
Par contre, trouver un bananier était une toute autre paire de manches. Mirek ne les voyait jamais au même endroit. C’était comme si ils déménageaient à chaque jour parce qu’ils n’aimaient pas leurs voisins! Le jeune homme comprit bientôt que la seule façon de trouver un bananier était de sonder très rapidement la plus grande superficie possible de la forêt, de façon à ne pas laisser le temps à l’arbre de s’installer à l’endroit qui a déjà été fouillé.
Il se remit à courir tout en ouvrant l’œil, à l’affût de la moindre tache jaune dans le décor. Il fit attention de ne pas trop s’approcher du village. Il n’était pas dans l’habitude d’un nain de rencontrer un adolescent nu, portant des feuilles de racinier et cherchant un bananier en courant.
Il courut ainsi quelques heures. Toujours pas de trace de bananier. Il s’épuisait, ses jambes brûlaient même quand il ralentit, mais l’arbre restait introuvable.
Le soleil lui-même semblait maudire Mirek quand il descendit sur l’horizon. Le garçon continua sa vaine recherche jusqu’à ce que l’obscurité l’en empêche.
Il se coucha sur une branche, à l’abri des prédateurs nocturnes et se couvrit des feuilles qu’il avait arraché au racinier. Il bouillait de rage. Il n’y avait pas une seule seconde à perdre s’il voulait comprendre quelque chose de cette histoire, et c’est précisément ce moment que choisit le bananier pour lui jouer un tour. Sans doute voulait-il lui prouver sa supériorité.
L’enseignement du Masqué revint à Mirek comme un éclair. Il disait : « Les forces de cette forêt t’échappent et t’échapperont toujours si tu n’apprends pas à les respecter. » Au début, il n’avait pas compris le sens de ces paroles. En fait, il n’a jamais compris l’importance des paroles du Masqué jusqu’à ce jour. Le bananier ne lui jouait pas un tour, il lui a rappelé ce principe qui pouvait le faire vivre dans une harmonie totale avec tous les êtres existants dans tous les domaines imaginables.
Il essaya de s’endormir en pensant à ce que cette révélation pouvait changer en lui. Il pensait que toute la forêt était dans sa poche, qu’il en faisait usage comme bon lui semblait. Mais tout ça était faux. La nature n’appartenait à personne.
Quand Mirek se réveilla le lendemain, la première chose à laquelle il pensa fut le bananier. Mais il se rappela sa réflexion de la veille et décida qu’il serait plus sage de déjeuner d’abord, car la journée s’annonçait longue et il avait besoin de beaucoup d’énergie.
Il prit une branche morte assez solide et versa sur le bout le jus épais à l’odeur insupportable que créait le mélange de certaines fleurs et plantes. Ses mains se crispaient sur le bout de bois à chaque fois qu’il faisait ça. L’insecte avait senti l’odeur du mélange et s’approchait rapidement. Il était aussi grand qu’un bébé loup et ressemblait à un moustique mais se nourrissait seulement de jus de diverses plantes. Le chasseur d’insectes était complètement immobile, il ne voulait surtout pas faire fuir le but de la torture de son odorat. Quand le moustique se posa sur le piège et se rendit compte qu’il avait les pattes collées dessus, il était trop tard : le bâton s’abattit avec violence sur le tronc d’un arbre.
Sa chair n’était pas particulièrement savoureuse mais procurait de l’énergie pour toute une journée.
Le garçon parla à la Deuxième Voix de sa réflexion de la veille et lui demanda son avis mais ne reçut aucune réponse, comme à chaque fois qu’il mentionnait le nom du Masqué.
Il ne partit pas à la recherche du bananier, mais plutôt à celle du racinier auquel il avait emprunté les feuilles. Il avait eu une idée pendant qu’il mangeait. Elle était ridicule mais il était prêt à l’essayer.
Lorsqu’il se trouva devant l’arbre imposant, il posa sa main dessus, ferma les yeux et se concentra pour lui parler par l’intermédiaire de sa main : « Écoute, je suis vraiment désolé de t’avoir fait mal. J’étais pressé, je t’ai arraché tes belles feuilles et maintenant je ne peux même pas m’en servir. Si seulement je trouvais ce bananier… »
Il pensait que si le raciner l’avait entendu, il pourrait bien faire en sorte que le bananier apparaisse comme par enchantement. En fait, Mirek ne savait même pas comment un arbre pourrait ressentir de la douleur mais croyait cependant que c’était possible.
Quand il ouvrit les yeux, il faillit mourir de peur en constatant que la main qu’il avait appuyée contre l’arbre avait disparu. L’avant-bras était bel et bien là mais la main semblait s’être volatilisée.
Il retira si brusquement son bras qu’il tomba sur le sol mou. Instinctivement, il fit demi-tour dans sa chute de façon à être capable d’amortir l’impact en plaçant ses mains devant lui. Quelle ne fut sa surprise de voir son membre intact se poser sur le sol sur l’élan de son réflexe.
Une fois remis du choc, il se leva, s’approcha lentement de arbre et reposa sa main dessus. Il crut d’abord qu’elle se dissipa dans l’air mais quand il regarda de plus près encore, il constata que sa chair était devenue du bois et sa peau, de l’écorce. Comme pour se convaincre qu’il rêvait, et aussi pour ne pas devenir fou, il décida de faire comme si c’était normal.
Il allait partir en direction des montagnes, mais se rappela des feuilles. Les nains s’en servaient souvent mais ne voulaient pas s’aventurer trop loin de Réez à cause des loups et des félins. Justement, le racinier n’était pas à leur portée et Mirek décida de leur livrer quelques unes de ces précieuses feuilles.
Il courut vers le village, mais ne grimpa pas dans les arbres. Il pouvait s’adosser à un arbre si un promeneur passait, en supposant que ce pouvoir ne fonctionnait pas seulement sur les raciniers. Heureusement il ne rencontra personne.
Une fois qu’il fut débarrassé des feuilles, il courut vers les Montagnes Mangeuses d’Âmes. Quand il fut assez près, il ralentit l’allure et amplifia sa prudence.
Au début il ne comprit pas pourquoi il n’y avait pas de bruit comme la dernière fois, mais quand le bas de la montagne fut dans son champ de vision, il frissonna de peur.
Il n’y avait personne.
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